lundi 17 novembre 2008

Ce que j'aurais pu vous dire, monsieur Nora...


Il n’y a pas de liberté pour la haine

Cher M. Nora,

Vous avez récemment réactivé le collectif « liberté pour l’Histoire » en raison de quelques lois que vous qualifiez de « mémorielles » et que vous estimez menaçantes pour la liberté des historiens. Vous avez embrigadé autour de cette initiative bon nombre de vos collègues, sensibles à votre autorité morale et certainement sincères dans leur engagement. Vous, et madame Chandernagor, avez même renforcé votre offensive par la publication d’un livre éponyme.

J’aurais pu vous dire, monsieur Nora, que nous récusons la qualification de « mémorielles » pour les lois ou les projets de loi que vous ciblez ; que ce sont des lois de sécurité publique à l’heure où, en France même, des négationnistes étrangers menacent certains de nos concitoyens ciblés sur des critères historiques et raciaux et où ils tentent de réhabiliter des idéologies génocidaires.

J’aurais pu vous dire que ces lois ne visent pas la communauté des historiens mais bien les partisans de la haine négationniste. J’aurais pu vous dire que, tout comme vous, nous réprouvons le procès fait à M. Pétré-Grenouilleau. J’aurais pu à cet égard vous opposer que la sagacité par laquelle le juge n’a pas suivi les requêtes abusives des plaignants montre qu’il faut faire confiance à la Justice française plutôt que de vitupérer contre l’arbitraire toujours possible de ses magistrats.

J’aurais pu vous confirmer que ce n’est certes pas vous ni la plupart de vos collègues qui peuvent être abusés par le discours négationniste mais que, dans d’obscures et lointaines banlieues, désertées de Clio et Polymnie, le rempart de la loi protège les profanes du travail de sape mené par les artisans de la haine contre la République.

J’aurais pu vous rétorquer que s’il n’appartient pas au législateur de faire l’Histoire, il n’appartient pas plus aux historiens de faire la loi, ni de tenter de s’en exempter ; que, dans bien des domaines, nos Etats, même non totalitaires, s’adossent déjà à la conscience populaire comme à la connaissance historique pour décider des programmes scolaires d’histoire ou pour arrêter les fêtes nationales et les journées de commémoration.

J’aurais pu tenter de vous convaincre qu’en tout domaine d’expertise – la médecine, les règlements sanitaires ou les normes automobiles par exemple, les Etats fixent démocratiquement des règles et des garde-fous qui ne contraignent que ceux qui seraient tentés d’abuser des libertés publiques.

J’aurais pu vous citer l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui stipule que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». J’aurais ainsi pu par exemple vous mettre au défi d’exhiber un seul historien que la loi Gayssot ou celle sur le génocide des Arméniens ait gêné dans ses travaux de recherche ou d’enseignement. J’aurais tout autant pu arguer que le négationnisme est à la collectivité ce que la diffamation et l’injure sont à l’individu.

J’aurais pu vous faire remarquer que les génocides constituent non seulement des évènements historiques mais aussi une catégorie juridique, précisément parce qu’ils comportent une dimension criminelle qui exige l’interdiction de leur apologie par des moyens pénaux.

J’aurais pu vous dire tout cela et bien des choses encore si j’avais cru un instant à la sincérité de votre démarche. Mais voilà, je n’y crois pas ; je n’y crois plus.

Car on ne peut argumenter avec ceux qui, comme vous, utilisent des guillemets pour évoquer le génocide des Arméniens ; qui osent d’autant plus avec les fils de Haïk ce que la loi leur interdit désormais avec les fils de Jacob.

Car on ne peut discuter avec ceux qui, comme vous, – jugeant les évènements à l’aune arbitraire de leurs propres cheveux blancs – attisent une sotte concurrence des victimes en différenciant un génocide vieux de 65 ans et un autre vieux de 95.

Car on ne peut qu’être écœuré par ceux qui, comme vous, déclarent que « il est plus facile de débattre de la question arménienne à Istanbul qu’à Paris ».

Car on ne peut être que suspicieux envers ceux qui, comme vous, usent et abusent de leur poids académique et médiatique pour interdire à tous ceux qui combattent ce mensonge, une liberté d’expression qu’ils prétendent défendre.

Car on ne peut qu’être amer envers ceux qui, comme vous – tout en récusant la prééminence du Droit sur l’Histoire – se réfugient derrière les juridictions internationales pour déterminer les négationnismes punissables et ceux qui ne le seront pas ; qui, en sachant cyniquement qu’une telle juridiction ne viendra plus pour les Arméniens, ajoutent à l’injustice d’un génocide impuni la double peine d’un négationnisme autorisé.

Car, quelques heures après la parution du premier manifeste « liberté pour l’histoire », le 12 décembre 2005, les deux premières réactions positives sont venues de monsieur Bruno Gollnisch – qui a déclaré qu’il allait appeler votre lobby à comparaître lors de son procès – et de la presse de Turquie, relais du négationnisme d’Etat de ce pays.

Car il est difficilement imaginable que vous ne soyez pas conscient du rôle réel que vous jouez, celui d’« idiot utile » du négationnisme.

Car, en République, il ne saurait exister la liberté qu’objectivement vous défendez, la liberté pour la haine.

Laurent Leylekian


3 commentaires:

Jean a dit…

A la fin de l'envoie tu touches !

Super bien envoyé

Richard a dit…

Quelle plume !

Merci monsieur. Je retrouve en vous lisant la pensée nette et pénétrante de mes ancêtres Arméniens.

Engin a dit…

Avez-vous vu la Vidéo Monsieur Leylekian?

http://www.canalc2.fr/video.asp?idVideo=8108&voir=oui

Le Mea Culpa de Jack Lang me va droit au cœur

Il faut arrêter de faire de la politique avec ce sujet, sinon vous ne pourrez vous opposer que les turcs en fassent autant.

Je vous conseil vivement de regarder la vidéo

C’est tellement vrai

Amicalement Monsieur Leylekian