mardi 6 septembre 2011

L'épuisement moderne et ses conséquences politiques

La modernité européenne s’est construite au détriment d’un Occident plus ou moins mythique. Cette nouvelle identité moderne a procédé de la question nationale et de la question sociale. La capacité perdue des élites modernes à aborder la question nationale conjuguée à leur refus de réhabiliter l’Occident traditionnel et à la débâcle des idéologies progressistes laissent les citoyens européens dans un dangereux désarroi nihiliste.

Et si l'Europe avait été un péché d'orgueil ?
La crise économique et politique qui frappe actuellement l’Union européenne a réactualisé ces derniers temps le thème récurrent de la crise des valeurs européennes[1], voire même, au moins depuis la dégradation de la note de la dette souveraine des Etats-Unis, celui de la crise de l’Occident[2]. Certes, cette conception du déclin de l’Occident n’est ni nouvelle, ni même homogène : les critiques faites en leurs temps par des penseurs aussi divers que Tocqueville, Nietzche, Spengler, Guénon, Valéry, Zweig, Poe, Husserl ou Arendt[3], voire Evola, De Benoist ou Faye[4], montrent à l’évidence que l’analyse de ce supposé déclin, de ses causes et de ses modalités ne font pas l’unanimité, même parmi ceux qui s’accordent à reconnaître son existence.

C’est qu’en vérité, les termes même d’Occident ou de modernité sont très loin de recouvrir des notions unanimement partagées. Où pour le dire autrement, la réponse à la question de savoir ce qu’est l’Occident et, même, ce qu’est la modernité semble de moins en moins claire au fur et à mesure que le mode de vie « occidental » (c’est-à-dire « moderne ») colonise les anciens « orients », ainsi d’ailleurs que ses modalités d’analyse critique[5].



En fait, prise dans son acception la plus restrictive, la plus conservatrice diraient certains, cette notion qui prend alors le nom d’Occident ne concerne que les populations ayant intégré les influences successives de la philosophie grecque, du droit romain, du Salut chrétien, de la révolution papale[6] et des idéaux des lumières[7]. L’Occident, c’est alors l’Europe et les populations dont elle a forgé l’identité initiale à travers le monde, par exemple celle des Etats-Unis entendus comme un pays dont la société et les institutions mises en place par les White Anglo Saxons Protestants correspondraient en tout point à la philosophie politique inspirée de ces différentes influences. D’un point de vue politique, il est clair dans cette acception, de droite donc, que la Constitution européenne aurait dû rendre hommage dans son préambule à la pensée grecque et à l’héritage chrétien comme il est clair que la Turquie n’a pas sa place en Europe[8].

L'Occident est-il donc mort ?

Cependant, dans une acception plus progressiste, la modernité est une notion a-historique fondée seulement sur des critères sociopolitiques : sont modernes toutes les sociétés ayant intégré ce qu’Hobsbawn appelait la double révolution, cette association d’un structure socioéconomique capitaliste assise sur des institutions de démocratie politique. Cette modernité, c’est celle des libéraux, des socialistes et se sera ultimement celle qui subira la critique marxiste. Pour revenir à la chose européenne, cette conception s’offusque bien évidemment de références historiques – par exemple chrétiennes – et considère que tout ce qui ressemble peu ou prou à une démocratie libérale – la Turquie aujourd’hui, pourquoi pas la Thaïlande ou l’Afrique du Sud demain – a vocation à intégrer une Europe pour le coup déterritorialisée. 

La distinction ainsi faite entre ces deux jeux de « valeurs européennes », on peut raisonnablement dire que, sur le long terme, c’est précisément l’émergence de la « modernité » qui déclencha la crise de « l’Occident ». L’histoire du 19ème siècle fut celle de l’avènement moderne mais aussi, si l’on en croit Hobsbawm[9], celle quasi-immédiate de la désagrégation du front moderne entre libéraux, socialistes et, plus tard, communistes. Finalement, leur triomphe semble avoir le goût amer des victoires à la Pyrrhus : en négligeant les composantes historiques et territoriales de l’identité européenne, les « modernes » ont en effet fondés tous leurs espoirs sur de grandes eschatologies laïcisées qui s’avérèrent et qui s’avèrent encore autant de chimères ; c’est la débâcle (souvent sanglante) des « ismes » : hier le nazisme et le communisme, ce socialisme intégral ; aujourd’hui l’ultralibéralisme, ce capitalisme insensé ; demain peut-être l’écologisme, cet environnementalisme absolu[10].

Question socioéconomique et question identitaire

Rétrospectivement, il semble que l’erreur majeure des modernes ait été d’avoir fondé tous leurs espoirs (et toutes leurs illusions) sur la question sociale et économique, c’est-à-dire sur la répartition des richesses et sur ses modalités[11] ; c’est – en plus – d’avoir voulu et de toujours vouloir le bien de l’Humanité envers et contre tout, fusse contre les hommes qu’ils venaient sauver. A supposer même que leurs efforts sur la question sociale et économique aient été pertinents, les modernes ont largement fait l’impasse sur l’autre grande question qui était pourtant une condition nécessaire de la modernité : la question nationale. Qu’en 1930, en dépit de la Grande Guerre, en dépit de la stabilité apportée pour cent ans par le Congrès de Vienne (1815) voire en dépit du Traité de Westphalie (1648) libérant les Etats de l’influence vaticane et permettant la création d’Etats-Nations, on n’ait pas réalisé que le développement socioéconomique était préalablement assujetti à l’affirmation et à la légitimation des identités nationales, peut éventuellement passer pour de la distraction. Qu’en 2011, on en soit encore là autorise un jugement moins clément. 

Or qui a quelquefois discuté avec un libéral orthodoxe ou avec un socialiste bon teint sait que l’illusion perdure selon laquelle l’économie de marché pour le premier, la justice sociale pour le second devraient suffire à assurer le bonheur universel et la paix perpétuelle. Une croyance désormais sérieusement démentie par les faits. La crise qui touche actuellement le monde moderne n’est que secondairement et conjoncturellement une crise économique et financière. Elle est bien plus fondamentalement une crise de sens. De plus, les conflits aux portes de l’Europe – que ce soit dans les Balkans ou dans le Caucase – sont précisément liés aux questions identitaires et nationales que les traités de Paix de l’entre-deux guerres ont mal résolues[12]. Les grands antagonismes régionaux (Chine/Taïwan, Chine/Japon, Pakistan/Inde, Turquie/Iran, Israël/Palestine, etc…) ne doivent rien à des oppositions idéologiques mais sont bien exclusivement le fait de rivalités territoriales ou, ce qui revient au même, à des questions de domination nationale. Les révolutions qui secouent actuellement le monde musulman ont certes pour origine des causes sociales et économiques liées à la mainmise de despotes sur les richesses de ces pays mais il est absolument frappant que, de toute part, les peuples en révolte – aujourd’hui au Maghreb, hier en Amérique latine – se défient de l’Occident et des solutions idéologiques clés-en-main que celui-ci croit encore pouvoir leurs apporter. Quant à l’Europe, encore sans conflit, tous ceux qui ont un temps soit peu fréquenté les institutions de l’Union diront combien ils sont frappés par les logiques de renationalisation en cours, pour ne rien dire de la vague identitaire – surfant sur la défiance des élites mondialisées[13] – qui monte actuellement au sein des différentes nations européennes. Et, contrairement à la situation qui prévalait au 19ème siècle, il apparaît clairement que les libéraux, les socialistes, les écologistes - bref les progressistes, n'ont plus rien à dire sur la question nationale.

Il semble donc bien que nous en soyons là, à ce point où la pensée globalisante touche à sa fin. Finalement, Francis Fukuyama avait presque raison lorsqu’il prophétisa la fin de l’Histoire, à ce détail près que la « mondialisation heureuse »[14] – sorte de parousie capitaliste – sera finalement aussi illusoire que les « lendemains qui chantent » du paradis socialiste. Ce qui se dresse devant nous, c’est une formidable vague de nihilisme dont on peut tautologiquement douter qu’elle soit constructive. Et finalement, la mort de la modernité et de ses « ismes », ces illusions globalisantes, donne quelque part raison à ceux que j’appellerai globalement les identitaires[15], en remettant en selle la bonne vieille tradition de l’Occident comme seule alternative politique aujourd’hui existante.

L'Union européenne: une bonne mécanique avec un piètre moteur ?

Si d’aventures ces forces redevenaient dominantes – une hypothèse qui est donc loin d’être de la pure fiction – les progressistes pourraient craindre que leur « rationalité » socioéconomique soit désormais tempérée par des « rationalités » identitaires – qu’elle soit portées par des courants nationalistes ou par des courants occidentalistes[16]. Le monde redeviendrait alors ce qu’il était avant la modernité, un monde où, par exemple, aucune péjoration n’accompagnerait l’expression de « guerre ethnique » mais où, au contraire, les conflits prétendument « pour la démocratie », « pour les droits de l’homme » seraient sérieusement délégitimés[17]. A cours terme, et pour prendre des évènements en cours, on peut par exemple considérer que le pénible délitement de la Belgique, le regain impérial de l’Allemagne, le durcissement de la droite française sur la question migratoire ou l’émergence des « indignés » espagnols contre le système libéral, constituent autant de manifestations en apparence contradictoires de cette évolution.

Si cette brève description contient quelque part de vérité, c’est un formidable défi qui attend ceux qu’un retour au « monde d’hier » ne réjouit pas, défi dont l’énonciation même mériterait débat. Une formulation dont on ne peut garantir qu’elle soit la bonne serait « comment construire une philosophie et une pratique politiques qui concilient affirmation identitaire et nouvel universalisme ? ». A l’aune de cette ambition, l’Union européenne fut et reste sans doute une bonne réponse en termes de mécanique institutionnelle[18] : Le principe de subsidiarité peut être considéré comme la poupée-gigogne qui permet l’institutionnalisation des souverainetés multiples à des peuples qui restent indéfectiblement attachés – l’histoire semble le prouver – à des identités régionales et nationales fortes. Dans ce domaine, l’Europe a encore innové et on peut d’ailleurs observer que ce type d’organisation fait florès, notamment en Afrique où l’OUA semble s’affirmer de manière crédible comme instance politique supranationale.

Mais contrairement à cette belle mécanique sous-jacente, le souffle qui la traverse (ou plutôt qui la traversait) est à réinventer, le dessein qui lui confère son sens est à redécouvrir : il semble clair depuis longtemps que le fait religieux ne puisse plus apporter de réponse dans notre Europe largement sécularisée. La faillite du socialisme réel voici trente ans et celle du libéralisme intégral, aujourd’hui sous nos yeux, laissent place en la matière à toutes les imaginations et surtout, semble-t-il, à celles qui feront preuve de modestie. Car il faut bien insister sur l’ampleur du défi en face duquel nous nous trouvons : bâtir pierre à pierre un nouveau dessein qui vaut pour tous mais qui respecte chacun, qui possède la force mobilisatrice des universalismes sans provoquer les dilacérations humaines que ceux-ci induisirent constitue l’enjeu actuel de la modernité européenne, un enjeu à la mesure du danger nihiliste qui nous guette et auquel il est de la responsabilité de chacun de nous de tenter de répondre.

Cet article est disponible en mode
paginé sur le profil Scribd d'Eurotopie
 




[1] Le point de départ du présent article est l’interview donné par Jacques Delors le 18 août 2011 aux quotidiens Le Temps (Suisse) et le Soir (Belgique) et dans lequel il évoque explicitement « le déclin de l’Europe ».

[2] En fait, l’idée d’un Occident en crise, voire de la mort de l’Occident est bien antérieure à cette péripétie. Voir par exemple les considérations télévisées de Michel Onfray le 14 janvier 2009.

[3] Nietzsche n’est ni le premier ni le seul à avoir porté un regard acerbe sur la démocratie et le libéralisme alors caractéristiques de la modernité. Avant lui, sans même évoquer Joseph de Maistre, on peut citer la célèbre mise en garde de Tocqueville qui voyait « une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme » (De la démocratie en Amérique, volume II, chapitre 6). La critique sera systématisée et radicalisée par le théoricien de la révolution conservatrice, Oswald Spengler dans « le déclin de l’Occident ». Un thème repris dans une perspective toute autre par Husserl (« La crise de l’humanité européenne et la philosophie ») et sa disciple Hannah Arendt (« la condition de l’homme moderne »). Quant à Guénon, le penseur de la Tradition, il récuse la modernité dont il date l’apparition dès l’antiquité et le règne sans partage – au moins en Occident - à la chute des Templiers (« la crise du monde moderne », « Le règne de la quantité et les signes des temps »). Dans le champ littéraire, Paul Valéry signera au sortir de la Première Guerre Mondiale son sublime et célébrissime essai sur « la crise de l’Esprit ». Edgar Poe avait pour sa part déjà illustré le cauchemar de Tocqueville dans sa nouvelle sur « l’homme des foules », préfiguration de la modernité anonyme et Stefan Zweig, dont le suicide incarnera le désespoir face à la modernité destructrice d’humanité, livrera ses impressions mélancoliques du « Monde d’hier » dans son roman éponyme.

[4] Julius Evola, aux tendances fortement fascisantes, se caractérise par un rejet violent de la modernité et appel au retour à une « tradition » dont il donne une définition assez confuse (voir par exemple « les hommes au milieu des ruines »). Alain de Benoist et Guillaume Faye sont des représentants français de la Nouvelle Droite dont les positions idéologiques ont fini par diverger. En 1985, Guillaume Faye écrivait dans « l’Occident comme déclin » : « l’Occident n’est pas « en » déclin – il est au contraire en expansion – mais il est le déclin. Et il l’est depuis ses fondements, depuis son décollage idéologique au XVIIIème siècle. L’Europe, quant à elle, n’est qu’en décadence. »

[5] L’idée selon laquelle la modernité serait purement occidentale a subi la critique systématique des tenants des postcolonial studies, école de sociologie historique qui voit dans cette position le discours résultant d’une domination politique. On se reportera par exemple à « l’Orientalisme », ouvrage pionner d’Edward Said ou au plus récent (et plus cruel !) « Provincializing Europe » de Dipesh Chakrabarty.


[6] Ce point particulier constitue une illustration des désaccords sémantiques entre ceux qui critiquent la modernité. Pour beaucoup d’auteurs, le souffle de la Renaissance et de la Réforme participe de l’esprit européen en tant que facteur de désaliénation religieuse et de sécularisation des sociétés européennes. Pour un penseur de la Tradition comme Guénon, c’est au contraire un signe de décadence de l’Occcident.

[7] Pour une vision assez classique et consensuelle de ce qui fait l’Occident, voir Philippe Némo, « Qu’est-ce que l’Occident ? ».

[8] Dans cette vision, on peut d’ailleurs même se poser des questions quant à l’Europe balkanique dont l’histoire politique et religieuse diffère substantiellement de ce canon « occidental ».

[9] Voir la trilogie d’Eric Hobsbawm : « l’ère des révolutions », « l’ère du capital », « l’ère des empires ».

[10] Il faut noter que le fondamentalisme musulman souvent présenté comme « une réaction contre l’Occident » est lui-même issu de courants de pensée nés au 19ème siècle et formulés par des élites occidentalisées à l’aide des outils conceptuels de la modernité (qu’il s’agisse des Frères Musulmans égyptiens ou de la période turque du Tanzimat). En ce sens certains pensent que l’islamisme lui-même est voué à l’échec et ne constitue qu’une transition. En vérité, hormis le génial philologue qu’était Nietzche et le traditionnaliste délibérément hermétique qu’était Guénon, peu nombreux sont les penseurs qui se sont essayés à l’art particulièrement ardu et radical de critiquer la modernité en s’affranchissant des outils conceptuels modernes. 

[11] Une caractéristique que le nazisme – précédemment issu d’une pensée antimoderne – ne partage pas.

[12] A la chute du mur de Berlin, un diplomatique britannique particulièrement lucide avait déclaré : « nous terminons aujourd’hui la Seconde Guerre Mondiale ; il nous reste désormais à finir la Première ». 

[13] Pour piocher dans l’actualité, le bréviaire illuminé du tueur norvégien Anders Behring Breivik de même que les réactions populaires à l’affaire DSK sont particulièrement illustratifs de cette défiance.

[14] « La mondialisation heureuse » est un ouvrage d’Alain Minc écrit en réaction à l’essai de Viviane Forrester sur « l’horreur économique » et qui fait l’apologie de la domination mondiale du libéralisme financier.

[15] Le terme d’identitaire est ici employé par défaut. Il rassemble une vaste palette de pensées et de mouvements politiques, de l’ultranationalisme au souverainisme en passant par l’occidentalisme. Ces pensées et ces mouvements ne sont pas plus homogènes que ce à quoi ils s’opposent : le camp « progressiste » où coexistent libéraux, socialistes et écologistes. La ligne de fracture est selon moi déterminée par l’importance accordée à la question sociale et économique relativement à celle donnée à la question identitaire et nationale.

[16] Par les courants occidentalistes en Occident. Ailleurs, ce seraient les couraient homologues qui portraient cette tendance, qu’il s’agisse de l’islamisme dans le monde musulman, de l’indianisme en Amérique latine ou du l’Eurasisme en Russie. Sur cette dernière doctrine, on se reportera à la pensée d’Alexandre Douguine qui n’est pas sans rappeler ce qu’était sans doute celle du baron Ungern-Sternberg au cours de la Première Guerre Mondiale.

[17] Et d’ores et déjà, qui croit encore à la pureté des intentions ayant motivé des aventures irakienne et libyenne aux relents d’hydrocarbures ?

[18] Ce qui ne signifie nullement qu’elle n’est pas perfectible. En particulier, la transparence des institutions communautaires et leur capacité à dialoguer réellement avec les citoyens mériteraient de très substantielles améliorations.

Aucun commentaire: