Cher Pierre,
Cher Pierre ; permettez-moi de vous donner du cher car vous m’êtes réellement cher même si nous ne nous connaissons pas. Vraiment, ne voyez aucune ironie dans ces propos, il n’y en a pas ; vous m’êtes cher car je vous sais animé des meilleurs sentiments, de ces sentiments qui font mon admiration sincère et – pourquoi ne pas l’avouer – de la nostalgie des anges déchus pour les paradis perdus. Mais voilà, je n’y crois pas ou plutôt je n’y crois plus. J’ai perdu cette foi en des lendemains qui chantent, cette espèce d’espérance laïcisée, pauvre substitut de l’ancienne religion désormais morte.
Pour n’être plus, cette ancienne religion n’en finit cependant pas de projeter ses ombres sur notre condition moderne et même post-moderne. Comme le prévoyait Nietzsche Le nationalisme le plus bas du front, le « nationalisme des bêtes à cornes » a pu lui servir de succédané et – même aujourd’hui, même après deux conflagrations mondiales, même après Deir Zor et Auschwitz, même après le Rwanda et après les innombrables avatars de ces sommets d’horreur – il continue d’animer la sinistre fantasmagorie de la scène politique internationale, parfois déguisé avec obscénité sous les oripeaux du Droit international.